Mel Gibson, Venice Film Festival

Andreas Rentz/Getty Images

Le temps panse-t-il vraiment les blessures ?

Cela fait 10 ans que Mel Gibson a été arrêté pour conduite en état d'ivresse et qu'il s'est lancé dans une tirade antisémite, donnant aux policiers un aperçu de ses problèmes plus profondément ancrés (et l'alcool n'était pas le moindre). Suite à cela, TMZ a obtenu tous les détails juteux et...

C'est comme ça que la carrière brillante de l'acteur et réalisateur, récompensée par un Oscar, s'est arrêtée violemment.

Enfin, si on veut. Il est devenu persona non grata dans les milieux respectables, mais son film épique Apocalypto, qui est sorti six mois après son arrestation en état d'ivresse, a assez bien marché au box-office, enfin pour un film extrêmement violent de plus de deux heures avec des acteurs inconnus tourné entièrement dans un dialecte maya et réalisé par un type qui a proclamé haut et fort que les Juifs étaient "responsables de toutes les guerres du monde".

Il n'a pas vraiment tourné de film après cela jusqu'en 2010 et il n'a pas vraiment été présent sur le grand écran depuis 2006.

  

Après la sortie de Hors de contrôle en 2010, qui a rapporté la somme respectable de 101 millions de dollars au box-office, Gibson a une fois de plus détruit sa carrière quand il a été enregistré en train d'incendier Oksana Grigorieva, la mère de son huitième enfant, lançant des obscénités et des insultes racistes, s'assurant de se mettre à dos les derniers groupes qu'il n'avait pas encore insultés jusqu'ici. Ces enregistrements ont été rendus publics par Radar Online en six parties, chacune contenant des discours plus répugnants les uns que les autres.

Grigorieva l'accusa aussi de violence conjugale au tribunal. Gibson décida de ne pas contester l'accusation de voies de fait en 2011, clarifiant par la suite qu'il n'admettait pas sa culpabilité mais qu'il préférait "encaisser le coup et tourner la page" plutôt que de passer des années à se battre.

Oksana Grigorieva, Mel Gibson

Giulio Marcocchi/Sipa Press

Son ex-épouse, Robyn Gibson, a déclaré sous serment qu'elle n'a jamais été frappée par Mel. De ce fait, les motifs de Grigorieva et la validité de ses accusations ont été examinés à la loupe. Elle a fini par obtenir la garde partagée de sa fille, Lucia, 750 000 $ de pension alimentaire, et une maison jusqu'aux 18 ans de Lucia. Grigorieva a intenté un procès à ses propres avocats après cela pour l'avoir poussée à accepter cet accord.

Quoi qu'il en soit, Gibson était redevenu un moins que rien au regard de l'opinion publique et son agence, William Morris Endeavour Entertainment, a décidé de couper les ponts quand les enregistrements ont été diffusés. Ce qui explique son absence remarquée sur les écrans depuis.

Et aujourd'hui, cinq ans plus tard (10 ans depuis son arrestation très médiatisée), alors qu'on se demande s'il est "juste" ou "correct" d'encenser The Birth of a Nation, l'épopée historique de Nate Parker, lorsqu'on sait qu'il a été acquitté de viol lorsqu'il était étudiant à la fac et que sa victime s'est ensuite suicidée, et qu'on a encore du mal à regarder Johnny Depp après les accusations de violence conjugales lancées par Amber Heard, on se retrouve aussi à se demander s'il est acceptable de regarder les films de Mel Gibson et s'il s'agit de la même chose. Ou si ça devrait être la même chose. Et si l'on devrait "tourner la page" et "pardonner" ce qu'il a dit et fait ou ce qu'on l'a accusé d'avoir fait.

Mais pourquoi ce débat est-il relancé ? On n'en a pas vraiment parlé quand il a joué dans Le Complexe du castor, le film de sa grande copine, Jodie Foster, ou quand il a fait une apparition dans Expendables 3.

Apparemment, il est temps de remettre ça sur le tapis car le film qu'il vient de réaliser sur la Seconde Guerre mondiale, Tu ne tueras point, aurait reçu une standing ovation de 10 minutes lorsqu'il a été présenté en avant-première au Festival du film de Venise. Ça, et le buzz engendré par son rôle dans le film aux airs de Taken intitulé Blood Father, font dire à tout le monde qu'il fait son grand retour.

Dans Hacksaw RidgeAndrew Garfield joue un pacifiste qui refuse de porter les armes pendant la Seconde Guerre mondiale et préfère sauver des vies en tant qu'aide-soignant sur le front. Selon les premières critiques, c'est d'une violence impitoyable mais le film brandit aussi un message de paix. Étonnant, venant de Mel Gibson !

Quand on lui a demandé comment il décrirait sa relation actuelle avec Hollywood lors de la conférence de presse sur le film à Venise, Gibson a lancé : "De la survie."

Il a expliqué qu'il avait espéré devenir meilleur et plus à l'aise dans son  métier avec l'âge, mais il a admis que : "Parfois, on fait un grand pas en arrière. C'est ce qui m'est arrivé. Vous faites quelque chose de bien, et après vous faites quelque chose de moins bien, pour une raison ou une autre. C'est peut-être où vous êtes dans la vie."

Il parlait principalement de ses films, mais ce "grand pas en arrière" fait également référence à ses erreurs personnelles et leurs conséquences sur sa carrière.

Mais nous y voici, et Gibson pourrait voir son nom redoré dans la presse.

Mel Gibson, Andrew Garfield, Venice Film Festival

Danny Martindale/GC Images

Avançons-nous à dire qu'il n'y a pas de vrai come-back possible pour Mel Gibson. Peu importe le nombre de films qu'il fasse à l'avenir, ou même qu'il remporte un Oscar à 69 ans, comme Roman Polanski l'a fait en 2002 avec Le Pianiste (26 ans après que le réalisateur a fui les États-Unis pour éviter d'être jeté en prison pour détournement de mineur après avoir agressé sexuellement une jeune fille de 13 ans), Gibson sera inextricablement lié aux choses qu'il a dites et faites.

Il ne sera plus jamais tout simplement Mad Max ou la star australienne de la franchise L'Arme Fatale, ou le réalisateur oscarisé qui portait un kilt dans Braveheart, ou même le réalisateur du film controversé La Passion du Christ. Il ne faut jamais oublier son comportement, car il faut parler des choses horribles qu'il a dites, et les gens qu'il a blessés — directement ou indirectement — méritent qu'on le rejette et qu'on le traite comme la personne abjecte qu'il est.

Quant à savoir s'il devrait avoir droit aux accolades, aux standing ovations et aux compliments en général, il est libre de tourner des films...

Comme tous les gens qui se proclament fans de Woody Allen ou tous ceux qui ne ratent pas un seul film de Polanski vous le diront — ou, peut-être, ceux qui veulent toujours voir The Birth of a Nation à cause ou en dépit de la controverse entourant son réalisateur — il est dur de répondre à cette question. Pour certains, la réponse sur Gibson reste un non affirmatif... sa carrière est finie. Pour d'autres, un non affirmatif pourrait un jour devenir "Ben, je sais pas... peut-être". Et certains même rejettent le comportement de Gibson sur l'alcool et se montrent plus indulgents, se disant que les déclarations des gens ne reflètent pas toujours la personne qu'ils sont au fond d'eux.

Ce qu'on remarque, c'est que personne — ou pas assez de gens, du moins — ressentent le besoin de donner une réponse définitive sur la question de savoir si l'acteur devrait partir ou rester. Parce que donner une réponse change ce qu'on ressent, ce qu'on pensait savoir et ce qu'on considère comme étant la vérité ou non. Du coup, la plupart des gens veulent seulement aller au cinéma, et en dépit de ces liens pseudo-personnels que l'on forme avec ces célébrités, on ne se détache pas plus de la réalité que lorsqu'on nous demande de porter un jugement, négatif ou positif.

Robert Downey Jr., and Mel Gibson

AP Photo/Chris Pizzello

Des amis célèbres de Gibson, dont Jodie Foster, Robert Downey Jr.et Whoopi Goldberg, défendent l'acteur dans la presse depuis le début. Et ce n'est pas comme s'il n'avait pas travaillé du tout. On l'a vu plusieurs fois aux Golden Globes. Ricky Gervais a fait en sorte qu'on remarque sa présence. Et il était assis à la table de Jodie Forster lorsqu'elle a reçu le prix Cecil B. DeMille en 2013.

Par contre, Gibson n'est pas venu aux Oscars depuis son arrestation en 2006, un signe que le tout Hollywood ne voit pas son utilité depuis ses insultes antisémites. La Hollywood Foreign Press, qui organise les Golden Globes, s'est montrée plus indulgente ou elle a peut-être vu là l'occasion de lancer une fois de plus la controverse.

Si le buzz pour Hacksaw Ridge continue et si cette standing ovation n'est pas qu'un coup de chance juste avant le lancement des grandes remises de prix hollywoodiennes, sa réputation pourrait changer. Mais, une fois de plus, cela pourrait lui rester collé à la peau, un type qui se plante plus que les autres, qui a offusqué des millions de gens avec ses remarques sectaires et qui sert non seulement de gag récurrent dans les émissions de fin de soirée mais qui est aussi un paria au milieu d'autres communautés.

Alors, on vous pose la question : le temps panse-t-il vraiment les blessures ? Ou, plutôt, lorsqu'on parle du business alambiqué de la célébrité, est-ce que le temps ne se contenterait-il pas de guérir les blessures en espérant que les cicatrices ne se voient pas trop ?

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